Midnight Call

*** Chapitre 1 ***

Cela faisait maintenant presque deux heures qu’il n’avait pas bougé. Il était là, vautré dans son fauteuil, au milieu de son salon. Norbert, son chat, avait planté la tente sur ses genoux. Il se laissait docilement faire, en toute allégresse, lâchant de temps à autre un petit ronronnement poussif. Tous deux savouraient ces instants privilégiés au coin de la cheminée. Des moments rares, comme ils auraient aimé en avoir plus souvent. La pluie s’abattait lentement sur les fenêtres, lui rappelant à quel point la peine était silencieuse. Il le savait, le moment allait enfin venir…

Josua en était là. Sans trop savoir où il en était vraiment en même temps. Il se remémorait les moments passés. Précieux. Parfois douloureux. Son verre de whisky à la main, il prenait quelques notes. Peut-être serviraient-elles un jour à quelqu’un. Allez savoir. Mais le temps pressait, les minutes défilaient. Dans le foyer les flammes s’agitaient, dansaient, telles des ballerines en pleine apogée. Le whisky faisait sans doute son effet. Peu importe, il avait enfin un moment de répit, de délivrance. C’était la seule chose qui comptait.

La porte s’entrouvrait discrètement. C’était Babette, sa servante, qui venait perturber son intimité. Une tasse de thé ? Ou un café monsieur ? lui demandait-elle d’une voix hésitante, limite tremblante. Elle connaissait déjà la réponse. Elle voulait simplement s’assurer que tout allait bien, ou pas trop mal. Il lui lança un regard noir et cinglant en guise de réponse. Elle n’en demanda pas plus et se retira sans broncher. C’était la dernière fois qu’ils se parleraient. Elle avait remarqué à quel point il avait changé depuis qu’il avait appris la nouvelle. Elle n’aimait pas le voir ainsi. D’ordinaire joyeux, bon vivant et bien entouré, il s’était transformé en une personne aigrie, grincheuse et solitaire. Elle ne le reconnaissait plus. L’évitait même.

Le salon avait repris ses allures de sale d’attente morbide. Il y régnait un froid glacial. Le feu commençait lentement à perdre de son intensité. Josua se leva pour y jeter une ou deux bûches, délogeant sa fidèle boule de poil de son petit nid douillet. Le feu se mit à crépiter et, après un court instant, éclaira à nouveau la pièce de toute sa splendeur. Norbert avait quant à lui disparu, sans doute écœuré par l’odeur d’alcool qui commençait à fortement imbiber les lieux. Une odeur qui lui était pourtant devenue familière ces derniers temps.

Josua regagnait péniblement sa place en titubant légèrement. Il savait que cela n’arrangerait en rien la situation, au contraire, que cela l’aggraverait sûrement. Mais il n’en avait que faire. Le mal était fait de toute façon, toute marche arrière était impossible. Il s’y était résigné. A côté de son fauteuil se trouvait une commode. Il en ouvrit le tiroir du haut et se saisit de sa boîte à tabac. Cette petite boîte lui était chère. Ils l’avaient fabriquée tous les deux, lorsqu’elle faisait encore partie de sa vie. Ses mains tremblaient. C’était devenu une habitude. Il parvint tout de même tant bien que mal à remplir sa pipe, gratta une allumette et emplit ses poumons de quelques grosses bouffées.

L’ivresse l’avait définitivement gagné et il se sentait comme inspiré. Les paradis artificiels avaient sur lui cet effet. Dans un coin de la pièce au pied son immense bibliothèque, Eugène, son violon, attendait patiemment de sortir de l’obscurité. Josua aimait nommer ses instruments. Il n’en connaissait pas réellement la raison, mais il cultivait avec chacun d’entre eux une certaine amitié. Ils le réconfortaient, l’adoucissaient. Il se servit un dernier verre, son dernier, posa sa pipe et invita son vieil ami à le rejoindre. Il avait toujours eu pour lui une certaine fascination. Il le plaça délicatement sur son épaule et déposa l’archet sur ses cordes usées. Mais il était déjà trop tard. Les douze coups de minuit sonnaient et la faucheuse venait de passer. Eugène se fracassa sur le sol. Intrigué, Norbert s’en approcha, puis comprit. Il venait lui aussi de perdre son meilleur ami.

Illustrations : https://jeremyphotographieblog.wordpress.com/

Publicités
Cet article a été publié dans Essais. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Midnight Call

  1. Hey buddy! Très bel ouvrage que voilà.
    On ressent bien l’atmosphère pesante et noire tant l’écrit se fait et veut morose.
    Bien que l’on s’attende à l’issue du texte à un certain paragraphe (et je présume que c’est quelque peu voulu), la raison n’est elle connue que plus tard, donnnant l’intérêt de poursuivre la lecture.

    Chapitre 1, donc? See you then… 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s