The Wise Wound

Quand on pense à Dublin un samedi soir, on pense bien souvent au Temple Bar, à la Guinness qui coule à flots et, pour certaines âmes égarées, au Coppers. J’ai moi-même eu ma période de perdition. Et il est vrai qu’il est assez aisé de se laisser tenter tant la ville est chaleureuse et conviviale. On y prend vite goût. Cela en devient même rapidement dangereux. Tout d’abord pour votre foie, mais aussi et surtout pour votre pauvre carte bancaire qui n’avait encore rien demandé quelques heures auparavant. De plus, faire le Spider-Cochon au Mezz pour s’en faire virer, c’est bien quand on a 20 piges, mais à la trentaine passée… Ah sobriété quand tu nous tiens !

J’ai toujours cultivé une certaine amitié avec la bouteille comme on dit. C’est une amie festive, facile, et qui ne vous prend jamais la tête. Sauf lors des lendemains difficiles peut-être… Dublin n’a fait que nous rapprocher. Malheureusement pour elle, les amitiés vont bon train ici, et seuls quelques loups sont parvenus à résister à ce raz-de-marée incessant de nouvelles rencontres. Des rencontres qui sont autant de raisons de vous faire engrainer dans une soirée vous donnant le droit à un formidable call dick* en plein semaine. C’est pourquoi j’essaie désormais de me tenir à l’écart de toute cette agitation.

Finis donc les samedis soirs de débauche et de luxure. La culture est dorénavant de mise ! Et rien de mieux pour cela qu’une petite soirée au Smock Alley Theatre. L’occasion de plus d’enfin revoir mon amoureuse sur les planches, mais aussi de découvrir la salle principale de ce qui est très certainement devenu mon théâtre préféré à Dublin. Il n’est certes en rien comparable au Gaiety Theatre, mais c’est peut-être ce qui en fait tout le charme. Les places sont toujours à un prix plus qu’abordable, le lieu assez insolite et le spectacle rarement décevant. A l’exception peut-être de ce malheureux Spandex Blues

Peu importe ! Ce soir c’est à la grande dernière de The Wise Wound que nous assistons. Aucun droit à l’erreur donc, les dialogues doivent être maîtrisés à la perfection et le jeu irréprochable. Je ne m’en inquiète pas vraiment pour être honnête. Avec Clodagh dans le rôle principal et aux commandes, tout échec est inconcevable.

19h20, les portes ouvrent enfin. A l’entrée du foyer se tiennent deux hôtesses. Elles distribuent des gobelets en plastique. Tout contenant en verre est formellement interdit. En pleine sober spree, cela ne me dérange pas réellement et je pénètre docilement dans le petit couloir menant au Main Space. Une première. Je suis en général un habitué de la Boys School. La salle est bien plus grande et, bien que moins atypique et envoûtante que sa petite sœur, elle est bien plus confortable et offre davantage de places assises. Un amphithéâtre de bois entoure la scène. Les longues banquettes sont recouvertes de coussins de cuir douillets. Nous prenons place vers le centre, sur la rangée du haut. Cela sera notre mirador pour environ 1h30 de représentation.

Sur la scène, une jeune femme au teint livide est assise dans un fauteuil roulant. Elle porte une sorte de pyjama blanc à rayures bleues. Son col est taché de sang. Elle semble assoupie et ne bouge pas d’un poil. L’une des hôtesses fait son apparition pour faire les annonces de sécurité habituelles. En vain… Beth et sa toux grasse ne cessent de l’interrompre, ne manquant pas de lâcher au passage quelques bons gros glaviots sanglants. Le ton est donné. On ne fera pas dans la dentelle ce soir. Et tant mieux !

La pièce s’ouvre sur une chanson. Ce qui m’effraie un peu. Je n’ai jamais été très fan des comédies musicales. Un peu comme dans un Walt Disney, Le Roi Lion mis à part, on s’en passerait bien. Pourvu que l’on n’ait pas ici affaire à une sorte de Grease revisité… La musique est à ma grande surprise cependant punchy et très catchy. Je la fredonnerai même sur tout le chemin du retour. Quelques visages me sont familiers. Clodagh bien évidemment, mais aussi l’une des chanteuses. Je suis persuadé de l’avoir déjà vue quelque part, probablement lors d’un concert. Et sa voix, bien plus portante que les autres, ne fait que confirmer cette impression de déjà-vu. Ou entendu pour l’occasion. Le nombre d’acteurs m’interpelle alors. Je crois n’avoir jamais assisté à une représentation avec autant de protagonistes. De quoi faite pâlir Slipknot.

La trame de l’histoire est aussi simple qu’efficace. Meg March doit se marier à John Brooke, un célèbre politicien local. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. Jusqu’à ce que Jo, sa sœur, apprenne la nouvelle. Interprétée par notre chère Clodagh, Jo est une activiste aux idées assez carrées. Son armée de féministes en est la preuve irréfutable. Arborant le brassard des SS de la seconde guerre mondiale, elles lui obéissent toutes au doigt et à l’œil. A la fin de chacune de leurs répliques, elles ne manquent pas de lever le poing avant de lancer un “MEN ARE DISGUSTING” à tue-tête. Ce bon vieux Adolf en jubilerait…

Jo a donc décidé de jouer les trouble-fêtes. Mais elle sait qu’elle n’arrivera pas à ses fins seule. Elle peut bien évidemment compter sur ses fidèles sous-fifres, mais ce n’est pas suffisant. Elle a besoin d’un allié au sein de la famille, d’une taupe. Beth décédant à petit feu, elle se tourne vers Amy, la plus jeune des quatre sœurs. Bien qu’étant la cadette, Amy est loin d’être un enfant de chœur, bien au contraire. Elle se révélera être une pièce maîtresse du complot de Jo, pièce dont elle perdra le contrôle, aux dépends de cette pauvre Beth.

L’intrigue se développe progressivement, Jo tentant bien que mal de mener la danse. Sur un éclair de génie, elle se décide à se rendre au pub du coin pour confondre ce brave John Brooke. Camouflée sous sa fausse moustache, elle lance les hostilités. S’enchaînent alors des dialogues interposés. D’un côté de la scène se trouvent les trois sœurs, argumentant sur les bien-fondés de cette union improvisée. De l’autre, Jo essaie de persuader le prétendant de se désister. Le jeu de lumière contribue largement à l’immersion du public. Dans un long moment de pénombre, Clodagh s’agenouille, impassible. Et je suis contre toute attente son point de chute. Elle ne cesse de me fixer de son regard et je comprends alors pourquoi son charme avait fait effet lorsque je l’avais vu jouer pour la toute première fois. Il faut dire qu’il s’agit d’un sacré petit bout de femme, et son jeu est à mes yeux exempt de tout défaut. Un avis probablement subjectif me direz-vous.

Après moult quiproquos et quelques gros fous rires, la représentation arrive lentement à son apogée. Un final assez inattendu, pour le moins que l’on puisse dire. Amy est devenue ingérable. Une seule solution s’impose à ses yeux. Tuer sa sœur. Une véritable partie de Cluedo commence alors, avec pour seule victime Beth, qui n’avait au final rien demandé à personne. Une pince-monseigneur plantée dans le crâne, un mélange détonant de produits chimiques, un peu de dynamite bien placée… Tout aura été mis en œuvre pour mettre fin à ces noces. Sans grande réussite. Malgré toutes ces entourloupes, Meg est toujours bien déterminée à marier sa moitié.

Dans un élan artistique assez abstrait, nous avons droit à une séquence digne d’un bon David Lynch. Un final de toute bôôôté. Jo débarque en fanfare au milieu de la troupe dans un costume à forme phallique prononcée et tente de ramener Beth à la vie dans une sorte de rituel vaudou. Rituel bien évidemment voué à l’échec. Dans un premier temps… Jouant sur un comique de répétition, le rituel reprend de plus belle, et, miracle, Beth ressuscite d’entre les morts ! Vous le comprendrez aisément, cette histoire n’a au final ni queue ni tête. Dans une certaine euphorie, les artistes se lancent dans une dernière danse surréaliste. Quand soudain c’est le drame… Jo se réveille enfin et se rend compte qu’elle vit depuis bien longtemps dans une étrange réalité, une réalité formatée. Pour la première fois, elle expérimente de nouvelles sensations. Elle se sent comme irrésistiblement attirée par l’inconnu. Au final, l’amour, ce n’est ni tout blanc, ni tout noir. C’est un peu comme un jardin. Il faut le cultiver, en prendre soin, sans quoi il dépérit…

 

*Le call dick est une expression issue de ma florissante imagination. Expression dont j’ai d’ailleurs déposé le brevet. Lorsque vous vous sentez mal et que vous ne pouvez pas vous rendre au travail, vous appelez votre boss pour lui annoncer l’heureuse nouvelle et faites donc un call sick. En revanche, si vous n’êtes pas malade mais que vous l’appelez tout de même pour lui faire croire et ainsi rester au chaud sous la couette, vous faites un call dick. Subtil et délicat, digne de La Stratégie de l’Echec.

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Liens utiles pour les expatriés à Dublin :

http://www.lepetitjournal.com/dublin

http://www.alliance-francaise.ie/

https://www.facebook.com/groups/120399368110434

https://www.facebook.com/groups/dublinexpat/

https://www.facebook.com/groups/1597363287202079/

Illustrations : http://smockalley.com https://www.facebook.com/thewisewound

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